"Interprétation Turco-Ottoman de l'Islam à l'égard de l'éthnicité"Réponses de M. le Ministre İsmail Cem lors de l’entretien accordé le 15.12.1998 à Mme. D. Lagarde de l’Express(Compte-rendu intégral)Comment définiriez vous le "problème kurde"? Dans quelle perspective vous le placez? J'estime que certains secteurs de l'opinion publique de l'Europe occidentale ont une insuffisante connaissance de l'histoire turque et qu'ils se servent de fausses optiques et de schémas pré-conçus aux réalités d'une nature différente. Permettez-moi d’élaborer sur ce point que je considère important: En analysant et en comprenant les réalités ethniques de la Turquie, un critère basé sur la "race" ou l’ethnie en tant qu'outil distinctif et principal est erroné et conduit à tolérer, voir même à justifier la violence. Ce critère de race est très important dans la tradition de l'Europe occidentale, si bien qu'elle se trouve reflétée dans son registre sombre de l'histoire et dans ses présents problèmes moraux/politiques, en tant que montée du racisme et des partis racistes. Heureusement, nous ne considérons pas l'origine raciale de nos citoyens en tant que facteur essentiel en Turquie. J'espère que nous ne perdrons pas cette caractéristique sous l'influence de nos homologues occidentaux. En Turquie, personne ne s'occupe de l'origine ethnique des gens. En tant que pays ayant une histoire millénaire et qui est situé au carrefour des civilisations, nous trouvons nos origines dans plusieurs ethnies et la diversité culturelle fait la richesse de notre pays. Au cas où nous devrions faire une étude concernant nos parlementaires, nous terminerions ainsi avec une large proportion de parlementaires d'origine des Balkans, du Caucase ou bien d'origine kurde. Je déplore l'approche de la plupart des pays de l'Europe occidentale qui d'une façon ou d'une autre définit notre peuple par le critère de la race ou d’ethnie. Comme je l'ai dit au début, c'est une attitude typique à l'Europe occidentale et étrangère à nos réalités et perceptions. Le concept de race en tant que facteur distinctif et principal attribut de "minorités" est un concept spécifique à la culture et l'histoire de l'Europe occidentale. En Turquie, où l'interprétation et la pratique ottomane de l'Islam est l'un des principaux constituants de l'identité culturelle et où depuis des siècles l'Etat a conservé une multitude d'ethnies, la "race" n'existait pas en tant que catégorie sociale et politique. Le facteur le plus distinctif a été religieux et les "minorités" ont toujours été perçus en termes religieux, i.e., musulmans et non-musulmans. Avec un degré de tolérance qui a constitué un critère pour toute l'Europe et pour des siècles. Lorsque certains de nos collègues de l'Europe de l'Ouest appliquent leur version de l'analyse sociale basée sur leur propre expérience socio-culturelle à un pays comme la Turquie, ils s'induisent en erreur. Ils aboutissent à donner trop d'importance à la race en tant que facteur social et avec un concept erroné des minorités. C'est probablement pourquoi ces analyses aboutissent à de fausses conclusions et les turcs musulmans d'origine kurde ou bien des Balkans, du Caucase ou autre sont irrités lorsqu'ils découvrent qu'ils sont soudainement décrits comme "minorités" par les discours de l'Europe occidentale. Quelle est l’essence du "Problème Kurde" ? Terrorisme? Indépendantisme? Aspiration à la reconnaissance d’ une identité culturelle?D’abord il faut bien se rendre compte de la chose suivante: séparatisme et terrorisme sont des moyens adoptés par une infime partie des citoyens d’origine kurde de Turquie. En les additionnant, le nombre total ne dépasse pas 4-5 milles terroristes et séparatistes et qui n’ont pas tous la nationalité turque mais qui sont aussi des gens originaires du Nord de l’Iraq, Syrie et Iran, recrutés par l’organisation terroriste. Deuxièmement, il faut voir la relation existant entre l’organisation terroriste avec le système féodal anachronique qui malheureusement garde dans la région du Sud-Est de la Turquie son influence. Pourtant le fait que le système féodal et l’organisation séparatiste terroriste soient érigés sur les mêmes concepts et les mêmes valeurs a fait de sorte qu’ils soient devenus des alliés obligatoires. Tous les deux ont besoin pour exister, de protéger, de faire vivre et de glorifier des concepts et valeurs féodaux tel que "race", "lien de sang", "clan". Le mouvement terroriste est dans son essence un mouvement raciste basé sur la notion de "race". Pour les propriétaires terriens ayant établis leur système sur la relation race-lien de sang, rester indifférent à des terroristes ayant eux aussi basé leur mouvement sur ce même lien, serait une approche pouvant mettre en danger leur propre ordre établi; ceci constituerait dans l’univers des valeurs féodales une attitude impardonnable. Donc, le terrorisme séparatiste trouve son allié social, naturel et obligatoire dans le système féodal du Sud-Est. (C’est un autre sujet, mais le fait qu’à la veille du troisième millénaire, le féodalisme soit toujours présent dans cette région constitue notre faiblesse). En outre, ces terroristes mènent des activités du crime organisé, trafic illicite de drogues, extorsion de fonds, enlèvement d’enfants, et ce non seulement en Turquie mais dans divers pays européens, ainsi que la presse occidentale l’a souvent reporté. Troisièmement, surtout avec le changement intervenu dans l’équilibre mondial basé sur l’existence de deux blocs adverses, les gens ont commencé à s’intéresser plus à leurs propres particularités éthniques, des notions et des concepts comme "identité culturelle", "sous-culture", "pluralité des cultures", "langues des minorités" ont gagné en dynamisme. Il faut admettre cela comme une réalité de notre époque. Mais comme l’a indiqué M. le President Chirac à Rennes le 4.12.1998 lors de son discours, il importe de "…transformer les différences culturelles en un facteur d’intégralité…" Quand au terme de "l’indépendantisme", que vous employez , c’est simplement du néologisme. Vous voulez certainement dire "séparatisme". Comme vous le savez, l’un des principes fondamentaux du droit international est le respect de l’intégrité territorial des Etats souverains. Non seulement les Etats mais tous les individus et les groupes doivent agir conformément à ce principe. D’ailleurs n’oubliez pas que tous les Etats du monde, y compris les européens, ont des lois pour se protéger contre le séparatisme. Toutefois quand on parle des droits qu’il faudrait faire évoluer en Turquie, le sujet est rammené à ce que les gens puissent effectuer leurs études dans la langue choisie par eux et réaliser des émmissions de télévision. Nous aussi, nous discutons de ces points, comme je l’ai indiqué plus haut, c’est aussi un peu une question de conjoncture. Dans une atmosphère où des milliers de gens sont massacrés par les terroristes, il n’est pas facile d’arriver à un consensus social. Nous pouvons avoir certaines insuffisances, mais, cela, ne pourrait pas être consideré comme une excuse pour justifier comme c’est fait dans certains milieux en Occident, le mouvement terroriste qui a couté la vie à des milliers de gens. En plus, la situation n’atteint pas le degré d’éxageration prétendu. Aujourd’hui il existe plus d’une douzaine de journaux et magazines en langue kurde, il existe aussi des stations de radio. Des chansons en kurde sont diffusées par beacoup de chaînes de télévision. Je voudrais souligner encore un point: La Turquie, tout comme la France, a adopté la doctrine de "l’Etat unitaire". Notre système constitutionel est basé sur l’égalité de nos citoyens devant la loi. Donc, il n’y a pas de place dans notre système pour des approches telles qu’"autonomie" ou des définitions de minorités s’appuyant sur des bases raciales. Laissez-moi donner de nouveau une référence concernant la France: le Ministre d’Etat du gouvernement français actuel, M. Moscovici, a expliqué en tant que Président du Comité Ministériel du Conseil de l’Europe, le 23.09.1997, la non-participation de la France au "Convention-Cadre sur les Minorités Nationales" et "La Charte de Langues Régionales et des Minorités" en ces termes: "…la notion de minorité est étrangère aux bases des principes légales de la République Française. Nous adoptons comme résultat de notre héritage et tradition révolutionnaire des libértés garanties à chaque citoyen, contre des droits accordés en faveur des minorités. Nous préférons la notion de souveraineté à la place d’autonomie régionale. Nous ne sommes pas un Etat fédéral". Considérer les notions comme légitimes lorsqu’elles sont adoptées et défendues par la France et les considérer comme illégitimes lorsqu’elles sont défendues par la Turquie, ne peut être expliqué que par la mauvaise volonté ou l’adoption d’un double standart. Dans ce contexte, critiquer certains notions, pour un pays comme la Turquie où les gens de toutes les groupes éthniques occupent des positions au plus haut niveau concernant la direction de l’Etat -et je le précise en soulignant- bien plus que dans tous les pays de l’Europe, n’est pas seulement sans fondement légal mais en même temps loin d’être sérieux. Outre le combat mené contre les actions violentes du PKK....Permettez-moi de souligner un point qui me paraît essentiel: Je suis tout à fait contre une conception de la politique faite sur la base de la race ou de la religion. La politique conduite sur la base de la race et de la religion constitue la honte de l'humanité dans le passé. Que cette conception puisse trouver de nos jours des partisans est la honte de notre époque. Les représentants d'une conception de la politique de "pro-ethnicité", pour reprendre votre définition, ont pu trouver en Turquie la compréhension que l'on peut attendre d'une société démocratique. Ce qui n'a pu se faire, c'est la transformation de cette caractéristique "pro-ethnique"en termes de coopération avec l'organisation terroriste et l'incitation à la haine et à la violence d'une ethnie contre une autre. Je ne pense pas qu'une telle restriction soit spécifique à la Turquie. Celle-ci reflète une caractéristique qui se trouve dans le droit de plusieurs pays de l'Europe et notamment de la France. Le fait que certains partis politiques ou députés soient condamnés par la justice est la conséquence de leur intimité avec l'organisation terroriste ou du fait qu'ils incitent une race à commettre des actes hostiles contre une autre et qu'ils aient proposé d'utiliser la violence (comme moyen d'agissement). De plus, le droit en vigueur en Turquie, conformément à la Convention des droits de l'homme du Conseil de L'Europe ne permet pas de diviser le pays, ni même de faire la proposition. En d'autre termes, toute propagande qui incite à séparer une partie du pays, pour l'attacher à une autre ou bien la transformer, est restreinte par la loi en Turquie. Selon l'article 10 de la Convention Européenne des droits de l'homme, l'exercice de la liberté d'expression peut être limité pour sauvegarder l'intégrité territoriale d'un pays. Concernant notre pays, surtout dans les réalités du Moyen-Orient et compte tenu des difficultés que nous avons hérité en protégeant l'Occident pendant quarante ans, nous sommes déterminés à garder notre position qui est conforme au droit international. Il est parfois dificile de déterminer la ligne entre la liberté d'expression et l'incitation à la violence dans un pays qui a donné des milliers de victimes au terrorisme. Nous avons parfois vécu des moments très contradictoires. Cependant, je considère que ce sont les caractéristiques d'une période qui commence à être révolue au fur et à mesure que les fonds provenant du terrorisme ont éte éradiés. J'ai la conviction que dans l'avenir proche le terrorisme aura pris sa place dans les annales de l'histoire.. Quelle est la politique du gouvernement vis-à-vis des problèmes qui sont relatifs à la question kurde?Notre problème prioritaire, c'est de mettre fin aux soutiens extérieurs du terrorisme. A cet égard, nous avons pu réaliser des progrès notables. L'accord que nous avons conclu avec la Syrie en matière de lutte contre le terrorisme a largement porté atteinte au soutien logistique principal du terrorisme et à ses mécanismes dirigeants. De même, des pas ont été réalisés dans le sens d'éliminer le soutien au terrorisme accordé par certains milieux en Europe et notamment par la Grèce. Du moins, ce soutien est affiché par l'opinion publique internationale et ceci facilite l'évaluation que les sociétés occidentales peuvent faire du terrorisme. Nous avons mis en oeuvre un programme économique ambitieux dans la region du Sud-Est de notre pays en vue de réduire les conditions économiques défavorables dont le mouvement terroriste et séparatiste essaye de tirer profit. Ce programme économique commence à donner des résultats positifs. Finalement, avec les travaux poursuivis depuis des années, avec l'action résolue des forces de sécurité, l'impact du mouvement terroriste a été en grande partie réduit. Ainsi, sur certaines questions qui ont pu être exploitées par le mouvement terroriste et surtout sur certaines pratiques administratives, notre Gouvernement a réalisé des progrès considérables. Ceci nous donne espoir pour l'avenir. Que pensez-vous des réactions des Européens à propos de l’affaire Öcalan?Il y a différentes réactions. De manière générale, les commentaires suivants peuvent être faits: En Europe Occidentale certains milieux sont allés jusqu’à soutenir la tête de l’organisation terroriste et les actions de cette organisation. Que la Grèce soit le seul pays qui pour l’instant donne cette image est un fait qui retient l’attention . D’autre part, on ne parle plus ou peu de l’idée erronée d’un "Tribunal International". Cependant les efforts visant à politiser un fait de terrorisme flagrant continuent. Il est intérressant de noter par ailleurs, l’évolution de l’opinion publique européenne sur ce sujet. Le fait que cette affaire soit au devant de l’actualité a conduit à ce que l’opinion publique manifeste un intêrét peu observé dans le passé et a suscité des commentaires qui peuvent être qualifiés pour certains d’entre eux comme étant objectifs. En effet, dans ce contexte, plusieurs nouvelles et commentaires ont été publiés. L’implication importante de l’organisation terroriste dans le trafic de stupéfiants, la part essentielle que cette organisation a dans les conséquences désastreuses pour la jeunesse des pays ouest-européens de l’utilisation de drogues, les diagnostics portés sur cette organisation dans les documents d’Interpol, ont pu enfin trouver écho dans la presse. La France a entamé des investigations sur les fonds que cette organisation a collectés par la voie de la force et de la menace. La Suède a remis en lumière les enfants enlevés par ladite organisation pour suivre une formation de terroriste. Par exemple, le quotidien allemand, "Frankfurter Allgemeine" a publié récemment un article détaillé sur l’histoire d’enfants qui ont du subir cette destinée terrible. Je vous conseille vivement de lire cet article publié le 7 Décembre 1998. En somme, la presse ouest européenne dont les commentaires ont en général été assez erronés dans le passé, commence depuis que cette affaire est survenue à expliquer et à refléter les réalités à son propre opinion publique avec plus d’acuité. |
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